Je vous livre ici le fruit d’une réflexion impromptue.

Je me suis déjà fait dire que le domaine de la communication n’avait pas de véritable utilité. Que c’était une discipline « molle », sans grande incidence sur l’environnement social au-delà de la publicité. Bref, on me disait, en termes plus ou moins nuancés, que j’avais choisi un domaine d’intervention futile.

Le contexte mondial actuel démontre tout le contraire. Lorsqu’on parle de conflits, qu’ils soient entre nations ou entre personnes, la communication devient un des acteurs-clés de l’apaisement, de l’entente, de la compréhension et de la connaissance ou, au contraire, de l’influence, de la désinformation, de la manipulation et de la provocation.

Je ne dis pas que la communication n’est liée ou ne devrait être considérée que sous ses angles négatifs. Mais ce que l’on remarque, surtout ces dernières années et comme dans d’autres domaines, ce sont ses aspects les plus sombres.

Il est vrai que dans l’histoire, les outils, tactiques et stratégies de communication ont su se révéler de redoutable armes d’influence, de propagande, de manipulation d’image, de dissuasion et d’agression. C’est ce qu’on retient volontiers.

Toutefois, bien motivée, maîtrisée, consciente et utilisée à des fins de pacification et d’unification, la communication constitue aussi un puissant outil d’éducation, de sensibilisation, de compréhension et de mobilisation.

L’émergence de la communication toxique et sectaire

J’ai longtemps été et suis encore un acteur de l’information et de la communication en raison de mes fonctions successives de journaliste, d’abord, puis de relationniste et enfin de consultant ou conseiller. Je me considère maintenant davantage comme un observateur des tendances, des tactiques et des stratégies en matière de communication d’information, de promotion, de mobilisation et de conviction.

Depuis quelques années, j’observe le déploiement décomplexé de la mésinformation, de la désinformation et de la promotion des faits alternatifs au profit de groupes et même de médias asservis à une cause, un lobby, un mouvement identitaire, un parti politique ou un gouvernement.

La communication comme arme stratégique

Ce qui se passe donc dans le monde présentement me fascine, non pas parce que j’y adhère et que je le cautionne. Mais plutôt parce que je constate que, de plus en plus, les stratégies, tactiques et outils de manipulation de l’information ont acquis un statut inégalé d’armes stratégiques.

Nous en sommes toutes et tous responsables en raison de nos divers biais cognitifs, de notre paresse intellectuelle, de notre inaptitude croissante à la saine discussion, de notre polarisation sur certains sujets, de la perte ou du rejet de valeurs civiques et de notre méconnaissance/ignorance des principes de la juste communication.

À titre d’exemple, je relève que la loi du moindre effort et la quête de la facilité sont devenues reines en matière de recherche d’informations validées par des faits vérifiables ou des sources fiables et crédibles. Cela fait partie de nos faiblesses collectives. Cela explique que les faits alternatifs gagnent constamment du terrain au détriment de la vérité.

La résignation face à la désinformation

On ne peut se rabattre que sur le degré d’éducation des masses pour justifier l’accroissement de la portée de la mésinformation et de la désinformation. On ne peut, non plus, en imputer la cause aux seuls réseaux sociaux.

Je reconnais plutôt une forme d’apathie, de résignation malsaine face aux agressions informationnelles et communicationnelles ambiantes. Cela fait en sorte que moins en moins de gens tentent de réagir et de s’exprimer. L’autocensure semble vouloir s’implanter comme une tendance dominante. Nous sommes donc tous concernés et en subissons les conséquences.

Avec toutes les sources d’information fiables, professionnelles, reconnues et indépendantes à notre disposition, la vérification des sources n’a jamais été aussi facile. Paradoxalement, la montée du négationnisme et du conspirationnisme n’a jamais été aussi fulgurante.

La communication devenue arme de guerre

Si les arsenaux de guerre classiques initient des destructions physiques massives et évidentes, les dommages attribuables à l’usage détourné de l’information et de la communication ne sont pas moins importants. Les bombardements de faits déformés, tronqués ou manipulés détruisent le rapport à la réalité, anesthésient la faculté de raisonner, tuent la capacité d’analyse et la lucidité.

Les images de bâtiments jetés à terre ou celles de populations massacrées ou délocalisées nous laissent aujourd’hui plus ou moins indifférents puisque la violence est, selon moi, banalisée au quotidien. L’humain s’habitue facilement aux images les plus dures si elles lui sont transmises de manière répétitive.

Par contre, il se laisse plus servilement influencer par les illusions créées par la mésinformation et la désinformation. Elles s’imprègnent rapidement, subtilement et durablement dans l’esprit humain qui préfère fuir une certaine réalité plutôt que s’y confronter. La réalité et la vérité font mal; la fuite et l’évitement par le déni deviennent ainsi, pour beaucoup, une alternative sécurisante.

Fuir l’actualité en se réfugiant dans des illusions sectaires

L’actualité, la vraie, devient ainsi assimilée à un produit éphémère et jetable, à une réalité travestie, tronquée et déformée, qui n’a plus de valeur ni de durée dans le temps. Les réseaux d’information en continu et la course à la primeur ou à l’exclusivité y contribuent tout autant que les réseaux sociaux que l’on accuse volontiers.

Pour oublier/fuir/se protéger de soi comme des autres, on regarde ailleurs et on cherche dans les médias alternatifs des sources de validation de soi et de réconfort, sans être en mesure d’en évaluer la toxicité ou le caractère sectaire. Chaque protagoniste en vient alors à modeler la réalité et la vérité à sa convenance sans véritable conscience d’ensemble.

L’insécurité collective récemment portée par la pandémie de COVID-19 et les débordements politiques dont nous sommes témoins, ailleurs comme ici, ont décuplé la portée délétère de la manipulation opportuniste des faits.

Quel avenir pour l’information et la communication sensibles et bienveillantes?

Aujourd’hui, j’ai l’impression d’œuvrer dans un domaine extrêmement sensible, où l’authenticité, la bienveillance, le respect, la courtoisie et la vérité occupent de moins en moins de place.

Je suis inquiet pour l’avenir de l’information et de la communication. Et l’avènement des robots gestionnaires de contenus ainsi que l’exploitation de plus en plus répandue de l’intelligence artificielle en information ne me rassurent pas.

Peut-on se fier davantage à la technologie qu’à l’humain pour gérer l’information et la communication? La technologie n’est-elle pas autant voire plus manipulable que les biais humains? L’utilisation débridée des métadonnées pour cibler et toucher des publics insouciants n’est-elle pas une forme de manipulation éhontée des comportements?

Saurons-nous encore longtemps distinguer le vrai du faux?

Je n’ai pas de réponse définitive. Je navigue, comme beaucoup, dans le brouillard. Mais je me prends à en douter de plus en plus.

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